« Le Vice Italien » ou les mœurs sodomites de la cour de Louis XIV

Extraits de Madame Palatine, princesse européenne, de Dirk Van der Cruysse, (correspondances d’Elisabeth-Charlotte de Bavière, belle-soeur de Louis XIV) :

La pratique de ce que le siècle appelait le vice italien semble avoir été, sinon importée, du moins mise à la mode par les neveux de Mazarin qui étaient venus s’abattre sur la Cour comme une nuée de sauterelles, bien décidées à profier de la carrière exorbitante de ce cher oncle Giulio, parti d’Italie où il n’avait pas de pain, et devenu cardinal richissime, duc de Nivernois, chef du conseil du Roi et Premier ministre du royaume de France. Dans ce contingent de Mancini-Mazarini et Martinozzi, Mazarini affamés, les frères Paul et Philippe Mancini se distinguaient par leur beauté un peu canaille et leur effronterie. Paul était le compagnon de jeu et de chasse du jeune Roi, et capitaine de ses chevau-légers. Louis-Dieudonné le préférait à ses amis français du Plessis-Praslin, Villequier, Brienne ou Vivonne. La voie du favori semblait toute tracée.

Mais voici qu’en 1652 à la Saint-Jean d’été (Louis allait avoir quatorze ans), eut lieu un événement mémorable. Le petit Roi avait passé la journée chez le Cardinal et ses neveux à Melun. A six heures, il fit dire à son valet Pierre La Porte qu’il voulait se baigner. En le déshabillant, La Porte constata avec stupeur qu’il avait été manifestement sodomisé. Il avertit aussitôt Anne d’Autriche qui le remercia sèchement et ne fit rien. Craignant par la suite d’être accusé lui-même de l’attentat sur la personne du Roi. La Porte écrivit une lettre justificative à la Reine qu’il a reprise dans ses Mémoires :  » Je donnai avis à V.M. à Melun en 1652 que le jour de la Saint-Jean, le Roi dînant chez M. le Cardinal me commanda de lui faire apprêter son bain sur les six heures dans la rivière, ce que je fis. Et le Roi en y arrivant me parut plus triste et plus chagrin qu’à son ordinaire, et comme nous le déshabillons, l’attentat manuel qu’on venait de commettre sur sa personne parut si visiblement que Bontemps le père et Moreau le virent comme moi […] V.M. se souviendra, s’il lui plaît, que je lui ai dit que le Roi parut fort triste et fort chagrin, ce qui était une marque assurée qu’il n’avait pas consenti à ce qui s’était passé, et qu’il n’en aimait pas l’auteur. Je ne voudrais pas, Madame, en accuser qui que ce soit, parce que je craindrais de me tromper … »
Les biographes de Louis XIV qui n’en finissent pas de citer cette lettre, se sont divisés en deux écoles, les mazarinistes et les mancinistes. Les premiers attribuèrent l' »attentat manuel à Mazarin lui-même puisque les mazarinades l’accusent sur tous les tons de pratiquer le vice italien : Scarron par exemple rime contre le cardinal :

Sergent à verge de Sodome,
Exploitant partout le royaume,
Bougre, bougrant, bougre bougré,
Et bougre au suprême degré,
Bougre à chèvrs, bougre à garçons,
Bougre de toutes les façons …

Dans on Petit Louis XIV. L’enfance du Roi-Soleil (1985), Claude Duneton est le dernier à accuser le cardinal. D’autres voient en Paul Mancini un candidat plus vraisemblable, estimant que Mazarin était trop politique pour commettre une énormité pareille, rendue improbable par l’affection sincère que Louis XIV n’a cessé de lui manifester par la suite. Quoi qu’il en soit, neuf jours plus tard, à la bataille du faubourg Saint-Antoine, Paul Manicini se conduisit en héros et fut percé de coups. Il mourut peu après à Pontoise. Le confesseur du jeune Roi, le père Paulin, a remarqué durant l’été et l’automne de 1652 que Louis priait chaque jour pour le repos de l’âme de Paul Mancini « qu’il aime autant que s’il était vivant ».

Le diner de la Saint-Jean n’eut point d’incidence sur le solide appétit hétérosexuel du jeune Roi qui servira Vénus avec une ferveur qui aurait fait rougir de plaisir son grand-père le Vert-Galant. S’il tolérait, malgré son aversion de l’homosexualité, le « beau vice » chez son frère, c’est qu’il comprenait qu’en cultivant Ganymède, Monsieur achevait tout seul le programme d’avilissement qu’on avait tracé pour lui, Louis XIV dira un jour fièrement au comte de Châtillon qui se plaignait eût mieux réussi auprès de Monsieur que lui auprès du Roi : « on fait fortune auprès de mon frère par certains moyens qui perdent auprès de moi celui qui les emploie. »

Philippe Mancini, le futur du de Nevers, passe pour avoir réveillé les tendances homosexuelles du jeune Monsieur. Primi Visconti est formel : « Il m’a été assuré que le duc de Nevers avait été le premier à corrompre Monsieur, lequel était un prince d’une grande beauté. Aussi la Reine mère avait-elle éloigné Monsieur du duc de Nervers, que l’on accusait d’avoir importé en France la mode du vice italien. » Il ne semble pas avoir eu beaucoup de peine à faire basculer l’âme frivole de l’adolescent au moment où sa sexualité hésitait entre les deux voies. On se demande si cet « Italien très italien » (Saint-Simon) aux dents longues et au cœur sec (à la mort de son oncle, il s’écria : « Dieu merci, il est crevé ! ») était la personne la plus indiquée pour entrouvrir à Philippe le jardin secret des amours masculines.

Il faut rappeler, sans vouloir approfondir la question tant débattue de la transmission biologique et sociale des tendances homosexuelles, que depuis le XVIIème siècle la famille royale était bien familiarisée avec l’amour italien. Les « mignons de couchette » d’Henri III et les ébats huilés de Louis XIII et de ses favoris ont défrayé la chronique d’Agrippa d’Aubigné à Tallemant des Réaux. Louis XIII, manifestement, n’a jamais su comment aimer les femmes. Il leur crachait dans le décolleté, leur « pissait dans le ventre » (ce sont ses propres mots cités par son médecin Héroard), ou soupirait ridiculement devant elles, figé dans sa propre maladresse et ne permettant pas à ses favoris de le sortir de l’impasse : Claude de Saint-Simon s’en est aperçu.

Quant à Monsieur Gaston, le frère de Louis XIII, nul n’ignorait ses désordres italiens. Mais le champion de la famille était incontestablement César de Vendôme, demi-frère de Louis XIII, nul n’igorait ses désordres italiens. Mais le champion de la famille était incontestablement César de Vendôme, demi-frère de Louis XIII et de Gaston d’Orléans, bâtard d’Henri IV et de Gabrielle d’Estrées. Les pamphlétaires du temps faisaient rimet Vendôme à Sodome (c’était commode), et on appelait couramment l’hôtel de Vendôme l’hôtel de Sodome. Tallement raconte même qu’Henry IV conduisait justement son fils Vendôme chez Mlle Paulet le jour où il fut assassiné : « Il voulut rendre ce prince galant : peut-être s’était-il déjà aperçu que ce jeune monsieur n’aimait pas les femmes. M. de Vendôme a toujours depuis été accusé du ragoût d’Italie. »
Un père et deux oncles homosexuels, ça compte. La pente était édifiée, Monsieur n’avait qu’à se laisser glisser. Ses fantasmes féminins le prédisposaient à l’homosexualité passive. Bardache impénitent (au XVIIème siècle, le bardache passif se distinguait du bougre ou bigra actif), il se prostituait à ses favoris, hommes généralement bien virils dont il souffrait les traitements « qu’une fille publique n’eût jamais tolérés ».

[…]

Philippe de Lorraine, Archimignon

Philippe de Lorraine-Armagnac était de trois ans le cadet de Philippe d’Orléans. Séduisant, brutal et dénué de scrupules, il fut le grand amour de la vie de Monsieur. Il fut aussi le pire ennemi des deux épouses de celui-ci. Choisy le dit : « fait comme on peut les anges » ; il se fit lui-même peindre en Ganymède, ce qui était sans doute plus approprié. Rapace comme un vautour, ce cadet de la branche française de la maison de Lorraine avait mis dès la fin des années 1650 le grappin sur Monsieur comme on harponne une baleine.

Le jeune prince l’aimait avec une fougue qui inquiétait Madame Henriette et Cosnac, mais qui fit comprendre au Roi que, grâce à la figure charmante et la tête bien organisée du joli chevalier, il aurait barre sur son frère. Le chevalier était de ceux qui ne rougissent de rien pourvu qu’ils arrivent, et, selon Saint-Simon qui l’a connu et détesté, « mena Monsieur le bâton haut toute sa vie, fut comblé d’argent et de bénéfices, fit pour sa maison ce qu’il voulu, demeura toujours publiquement le maître chez Monsieur […] Il sut se mettre entre le Roi et Monsieur, et se faire ménager, pour ne pas dire craindre, de l’un et de l’autre […]. Outre les bénéfices que Monsieur lui avait donnés, l’argent manuel qu’il en tirait tant qu’il voulait, les pots-de-vin qu’il taxait et qu’il prenait avec autorité sur tous les marchés qui se faisaient chez Monsieur, il en avait une pension de dix mille écus, et le plus beau logement du Palais-Royal et de Saint-Cloud. » Depuis 1668, le favori occupait au Palais-Royal un somptueux appartement que Monsieur fit encore agrandir en 1673, et qui sera décoré des dépouilles du Palatinat.

Madame Henriette, qui avait compris trop tard la nature des rapports qui liaient les deux Philippe, décida de passer à l’action. En janvier 1670, elle obtint du Roi l’arrestation du chevalier de Lorraine qui fut interné à Pierre-Encise près de Lyon, puis au château d’If. Monsieur tempêtait et boudait, mais ne put qu’obtenir un adoucissement de peine. Le chevalier alla continuer sa pénitence à Rome, où il eut l’occasion de perfectionner sur le terrain sa connaissance des mœurs italiennes. Peu après, la mort inattendue de Madame Henriette consterna tout le monde. Au moment du second mariage de Monsieur, Lorraine se rongeait toujours les ongles en Italie et Louis XIV semblait plus décidé que jamais à l’y laisser. Il avait déclaré début octobre 1670 à Mademoiselle : « Le chevalier de Lorraine ne reviendra jamais, de mon consentement, auprès de mon frère […]. Ne me priez point de le faire revenir, car je ne le ferais pas … » Voilà qui semble net et clair.

Mais il faut croire que Monsieur avait commencé à faire preuve d’une indépendance d’esprit qui ne plaisait pas au Roi qui jugea plus prudent de le replacer sous la férule de son favori qui comprenait à demi-mot les volontés royales. Le Lorrain avait contacté de son côté à Rome le cardinal César d’Estrées, le priant de faire savoir au Roi qu’il s’engageait à user de son influence pour soumettre Monsieur. C’est ce que fit le cardinal dans une lettre du 28 octobre 1671, le jour même où Elisabeth-Charlotte arrivait à Strasbourg.

L’ordre de rappel fut expédié début février à l’insu de tous. La lettre de Mme de Sévigné du 12 février 1672 relate une conversation entre le Roi et son frère qui mentionne incidemment le chevalier :

« -Mais, dit le Roi, y songez-vous encore, à ce chevalier de Lorraine ? vous en souciez-vous ? aimeriez-vous bien quelqu’un qui vous le rendrait ?
-En vérité, monsieur, répondit Monsieur, ce serait le plus sensible plaisir que je pusse recevoir en ma vie.
-Eh bien, dit le Roi, je veux vous faire ce présent ; il y a deux jours que le courrier est parti. Il reviendra ; je vous le redonne et veux que vous m’ayez toute votre vie cette obligation, et que l’aimiez pour l’amour de moi. Je fais plus, car je le fais maréchal de camp dans mon armée. »

Là-dessus, Monsieur se jeta aux pieds du Roi, lui embrassa longtemps les genoux, et lui baisa une main avec une joie sans égale. Le roi se releva et lui dit :
« -Mon frère, ce n’est pas ainsi que des frères se doivent embrasser, et l’embrassa fraternellement. »

Le cynisme du Roi relevant sans se se presser son pantin de frère fait mal au cœur : « C’est la seule fois, observe Arvède Barine, que Louis XIV ne soit pas conduit en galant homme envers Liselotte. »

Après tout, le mal n’était pas bien grand, car le chevalier passera son temps à chercher querelle à Monsieur et à ceux qui l’avaient remplacé auprès du prince, ayant constaté que celui-ci n’avait pas eu autant de plaisir à le retrouver qu’il l’avait cru. Se supportant mal et ne pouvant se passer l’un de l’autre, les deux Philippe (qui mourront en 1701 et 1702) passeront encore trente années à se disputer et à se bouder, exactement comme un vieux couple. De temps en temps, le chevalier fit un enfant à l’une des dames de la cour de Monsieur, question de ne pas perdre l’habitude et de faire enrager le prince. Mlle de Fiennes lui donna un fils, le chevalier de Beauvernois. Isabelle de Grancey lui succédé dans les bonnes grâces du Lorrain ; selon Saint-Simon, elle « avait longtemps gouverné le Palais-Royal sous le stérile personnage de maîtresse de Monsieur, qui avait d’autres goûts qu’il crut un temps masquer par là, et en effet par le pouvoir entier qu’elle eut toujours sur le chevalier de Lorraine ». Le Chansonnier de Maurepas l’appelle « le petit ange du Palais-Royal », on se demande pourquoi. Le petit ange passait son temps à faire semblant d’être la maîtresse de Monsieur dont elle tirait des profits énormes, à l’être en réalité du chevalier de Lorrain avec qui elle partageait ses pots-de-vin, à jouer jusqu’à cinq heures du matin, et à fumer des pipes.

Le retour du chevalier de Lorraine parmi les mignons eut l’effet d’un pavé lancé dans une mare aux grenouilles ; des cabales s’organisèrent, plongeant le Palais-Royal dans une ambiance permanente de scandale. Lorraine Trouva Alexis-Henri, chevalier de Châtillon, di le beau Châtillon et très « à la mode chez l’un et l’autre sexe », solidement implanté auprès de Monsieur. Il était capitaine de ses gardes et « chef de cabaleé (Mme de Sévigné). L’archimignon décida de le déloger et s’attaque pour commencer à celui qui l’avait introduit au Palais-Royal, Jacques Roque de Varangeville, secrétaire des commandements de Monsieur. D’abut août 1675, Varangeville se retirait un soir chez lui en compagnie du sieur de Rocheplate, lieutenant des gardes de Monsieur. Devant une entrée du Palais-royal, ils rencontrèrent comme par hasard le chevalier de Lorraine qui sortait accompagné d’une vingtaine de ses gens armés de bâtons. Le chevalier insulta Varangeville avec son insolence coutumière, lui reprocha ses liens avec Châtillon qui était son bardache, et le menaça de coups de bâton, Varangeville lui répondit avec dignité : « Je n’ai rien à vous dire, monsieur, avec une si nombreuse compagnie », et alla se plaindre à Monsieur.

Tout le Palais-Royal était en émoi, Lorraine fut réprimandé et Chatillon blâmé pour ne pas avoir pris fait et cause pour son ami. Mme de Sévigné tailla sa plume et les Parisiens chantaient sur l’air d’Il a battu son peitt frère :

Quand on frotte Varangeville,
Châtillon, vous êtes immobile,
Ma foi, c’est être trop prudent,
Ce procédé vous déshonore,
Vous l’avez porté si souvent, Que ne le portiez-vous encore !

Le Chansonnier de Clairambault commente : « Le chevalier de Châtillon était fort beau et fort bien fait et avait été grand bardache, et l’auteur prétend que Varangeville l’avait employé comme tel. Ce qui est certain, c’est que c’était lui qui l’avait produit au duc d’Orléans, qui aimait les beaux garçons pour fait de sodomie. » Le chevalier de Lorraine, « voyant que cela ne se se tournait pas comme il avait imaginé », alla trouver Monsieur à Versailles, mais que, voyant qu’il préférait un petit secrétaire à lui, il ne pouvait plus être témoin de sa disgrâce, et qu’il s’en allait où sa destinée le conduirait. Le Roi, qui riait en lui-même des orages de cette petite cour, n’interposa point son autorité, et après quelques paroles qui noulait point dire en maître, il quitta le prince et le favori. »

Mme de Sévigné en parle comme si elle s’était glissée derrière une tapisserie, Louis XIV a du se féliciter en constatant que le retour du chevalier donnait tout ce qu’il en avait espéré. Deux fidèles de la cabale de Lorraine, le marquis d’Effiat et Morel de Volonne, menaçaient à leur tour de quitter Son Altesse royale. Dépassé par les événements, Monsieur écrivait des lettres tendres aux uns et aux autres, conjurait et promettait. Finalement, après quelques journées de fâcherie et quelques bourses d’écus distribuées à propos à ceux qui criaient le plus fort, le guêpier du Palais-Royal retrouva le calme en attendant le grabuge suivant. pour la forme, le chevalier de Lorraine alla bouder quelques jours dans son abbaye de Saint-Jean-des-Vignes à Soissons. L’anecdote, insignifiante en elle-même, illustre les relents de scandale qui enveloppaient Monsieur et ceux qui pratiquaient avec lui le beau vice sous le nez d’Elisabeth-Charlotte.

La « Belle Jeunesse » du Palais-Royal

En vieillissant, le chevalier de Lorraine se rendra indispensable en s’improvisant pourvoyeur de chair fraiche. Primi Visconti, toujours bien informé en la matière, écrit joliment qu’il « était réputé protecteur de la belle jeunesse », sans pour autant « se mettre hors des rangs ». Parmi ses protégés, le pape Bolgar, venu de Lyon, se distinguait par son dévouement sans bornes : sa complaisance lui valut de la part de Monsieur une épée enrichie de diamants valant deux milles pistoles, soit 22 000 livres. Primi, qui a noté ce détail, décrit ainsi les levers de Monsieur, entouré de Lorraine, Créquy, La Vallière et Effiat : « On parlait des jeunes gens comme une compagnie d’amoureux a coutume de parler des jeunes filles. On louait la grâce d’un certain Monroe et d’autres gentilshommes appelés cadets aux gardes du corps. »

Débordé par ses multiples devoirs, l’archimignon déléguait les détails du recrutement de jolis garçons destinés aux bons plaisirs de Son Altesse Royale à un gentilhomme provençal de ses amis, le sieur Antoine Morel de Volonne, premier maître d’hôtel de la seconde Madame de 1673 à 1683. Voici le portrait qu’elle a laissé de ce personnage peu reluisant : « Ce Morel avait de l’esprit comme le diable, mais il était ce qu’on appelle « sans foi et sans loi » ; il m’a avoué lui-même qu’il ne croyait à rien. Comme il était à l’agonie, il n’a pas voulu entendre parler de Dieu ; il disait en parlant de lui-même : « laissez ce cadavre, il n’est plus bon à rien. » Il volait, il mentait, il jurait, il était athée et sodomite ; il en tenait école, et vendait des garçons comme des chevaux. Il allait au parterre de l’Opéra pour y conclure ses marchés. »

Le moins qu’on puisse dire, c’est que Monsieur, qui essayait de se tenir en équilibre sur la limite qui sépare l’hétérosexualité de l’homosexualité, n’y réussissait guère. La politique et sa fierté dynastique lui imposèrent deux mariages, mais le coeur n’y était pas. Ses galanteries voyantes ne trompaient personne. Comme un tunique de Nessus, l’ambiguité sexuelle reste collée à la peau de cet hermaphrodite qui aurait pu faire un grand capitaine si son formidable aîné ne lui avait tenu la bride haute. Au demeurant, l’homosexualité n’a jamais empêché la bravoure. On peut s’interroger si Monsieur souffrait autant de la situation que ses deux épouses. Il semblerait qu’Henriette était moins disposée à faire des concessions dans ce domaine qu’Elisabeth-Charlotte, à qui Monsieur avait raconté en détail la vie et les malheurs de sa devancièe. La correspondance de la seconde Madame énonce un discours homosexuel circonstancié :

« La facilité de toutes les dames avait rendu leurs charmes si méprisables à la jeunesse, qu’on ne savait presque plus à la cour ce que c’était de les regarder. La débauche y régnait plus qu’en aucun lieu du monde ; et quoique le roi eût témoigné plusieurs fois une horreur inconcevable pour ces sortes de plaisir, il n’y avait qu’en cela qu’il ne pouvait être obéi. Le vin, et ce que je n’ose dire, étaient si fort à la mode, qu’on ne regardait presque plus ceux qui cherchaient à passer leur temps plus agréablement ; et quelque penchant qu’ils eussent à vivre selon l’ordre de la nature, comme le nombre était plus grand de ceux qui vivaient dans le désordre, leur exemple les pervertissait tellement, qu’il ne demeuraient pas longtemps dans les mêmes sentiments.

Non-seulement la plupart des gens de qualité étaient de ce caractère, mais il y avait encore des princes, ce qui fachait extraordinairement le roi. Ils se cachaient cependant autant qu’ils pouvaient, pour ne lui pas déplaire ; et cela les obligeai à courir toute la nuit, espérant que les ténèbres leur seraient favorables. Mais le roi (qui était averti de tout) sut qu’un jour après son coucher, ils étaient venus à Paris, où ils avaient fait une telle débauche, qu’il y en avait beaucoup qui s’en étaient retournés soûls dans leurs carrosses. Et comme cela s’était passé dans le cabaret (car ils ne prenaient pas plus de précautions pour cacher leurs désordres), il prit sujet de là d’en faire une grande mercuriale à une jeune prince qui s’y était trouvé, en qui il prenait intérêt. Il lui dit que du moins, s’il était assez malheureux pour être adonné au vin, il bût chez lui tout son soûl, et non pas dans un endroit comme celui-là, qui était de toutes façons si indigne pour une personne de sa naissance.

Le reste de la cabale n’essuya pas les mêmes reproches, parce qu’il n’y en avait pas un qui touchât le roi de si près ; mais en récompense, il leur témoigna un si grand mépris, qu’ils furent bien mortifiés. Et à la vérité, ils furent quelque temps sans oser rien faire qu’en cachette : mais comme leur caractère ne leur permettait pas de se contraindre longtemps, ils en revinrent bientôt à leur inclination, qui les portait à faire les choses avec plus d’éclat.

Pour ne pas s’attirer néanmoins la colère du roi, ils jugèrent à propos de faire serment, et de le faire faire à tous ceux qui entreraient dans leur confrérie, qu’ils renonçaient à toutes les femmes : car ils accusaient un d’entr’eux d’avoir révélé leurs mystères à une dame avec qui il était bien, et ils croyaient que c’était par là que le roi apprenait tout ce qu’ils faisaient. Ils résolurent même de ne le plus admettre dans leur compagnie mais s’étant présenté pour y être reçu, et ayant juré de ne plus voir cette femme, ou lui fit grâce pour cette fois, à condition que s’il y retournait il n’y aurait plus de miséricorde. Ce fut la première règle de leur confrérie, mais la plupart ayant dit, que leur ordre allant devenir bientôt aussi grand que celui de Saint-François, il était nécessaire d’en établir de solides, et auxquelles on serait obligé de se tenir, le reste approuva cette résolution, et il ne fut plus question que de choisir celui qui travaillerait à ce Formulaire. Les avis furent partagés là-dessus ; et comme on voyait bien que c’était proprement déclarer chef de l’ordre celui à qui l’on donnerait ce soin, chacun brigua les voix, et fit paraître de l’émulation pour un si bel emploi. Manicamp, le duc de Grammont, et le chevalier de Tilladet, étaient ceux qui faisaient le plus de bruit dans le chapitre, et qui prétendaient s’attribuer cet honneur, à l’exclusion l’un de l’autre ; Manicamp, parce qu’il avait plus d’expérience qu’aucun dans le métier ; le duc de Grammont parce qu’il était duc et pair, et qu’il ne manquait pas aussi d’acquis ; pour ce qui est du chevalier de Tilladet, il fondait ses prétentions sur ce qu’étant chevalier de Malte, c’était une qualité si essentielle pour être parfaitement débauché, que quelque avantage qu’eussent les autres, comme ils n’avaient pas celui-là, il était sûr qu’il les surpasserait de beaucoup dans la pratique des vertus.

Comme ils avaient tous trois du crédit dans le chapitre, on eut de la peine à s’accorder sur le choix; et quelqu’un ayant été d’opinion qu’ils devaient donner des reproches les uns contre les autres, afin que l’on choisit après cela, celui qui serait le plus parfait, chacun approuva cette méthode ; et le chevalier de Tillader prenant la parole, en même temps dit, qu’il était ravi qu’on eût pris cette voie, et qu’elle allait lui faire obtenir ce qu’il désirait : que Manicamp aurait pu autrefois entrer en concurrence avec lui, et qu’il ne l’aurait pas trouvé étrange, parce que le bruit était qu’il avait eu de grandes qualités ; mais aujourd’hui que ses forces étaient énervées, c’était un abus que de le vouloir constituer en charge, à moins qu’on ne le déclarât que ce qu’on en ferait, ne tirerait à aucune conséquence pour l’avenir. Qu’en effet, il n’avait plus rien de bon que la langue, et que toutes les autres parties étaient mortes en lui.

Manivam ne put souffrir qu’on lui fit ainsi son procès en si bonne compagnie ; et ayant peur qu’après cela personne ne voulût plus l’approcher, il dit qu’il n’était pas encore si infirme, qu’il n’eût rendu quelque service à la maréchale d’Estrées sa sœur ; qu’elle en avait été assez contente pour ne pas chercher parti ailleurs ; que ceux qui la connaissaient, savaient pourtant bien qu’elle ne se satisfaisait pas de peu de chose ; et que puisqu’elle ne s’était pas plainte, c’était une marque qu’il valait mieux qu’on ne disait.

Il y en eut qui voulurent dire que cette raison n’était pas convaincante ; et qu’une femme qui avait pris un mari à quatre-vingt-quinze ou seize ans, n’était pas partie capable d’en juger : mais ceux qui connaissaient son tempérament, leur imposèrent silence, et soutinrent qu’elle s’y connaissait mieux que personne.

Le chevalier de Tillader fut un peu démonté par cette réponse : néanmoins il dit encore beaucoup de choses pour soutenir son droit, et entre autres, qu’il avait eu affaire à Manicamp, et qu’il n’avait pas éprouvé cette grande vigueur, dont il faisait tant de parade. On fut obligé de l’en croire sur sa parole, et il s’éleva un murmure dans la compagnie, qui fit juger à Manicamp que son affaire n’irait pas bien. Quand ce murmure fut apaisé, le chevalier de Tilladet reprit la parole, et dit : qu’à l’égard du duc de Grammont, il avait un péché originel qui l’excluait de ses prétention, qu’il aimait trop sa femme ; et que comme cela était incompatible avec la chose dont il s’agissait, il n’avait point d’autres reproches à faire contre lui.

Le duc de Grammont, qui ne s’attendait pas à cette insulte, ne balança point un moment sur la réponse qu’il avait à faire ; et comme il savait qu’il n’y a rien tel que de dire la vérité, il avoua de bonne foi, que cela avait été autrefois, que cela n’était plus. La raison qu’il rapporta, fut qu’il s’était mépris à son tempérament, qu’il avait attribué les faveurs qu’il en avait obtenues avant son mariage, au penchant qu’elle avait pour lui ; mais que celles qu’elle avait données depuis à son valet-de-chambre, lui ayant fait connaitre qu’il était impossible de répondre d’une femme, il lui avait si ôté son amitié, qu’il lui avait fait succéder le mépris. Que c’était pour cela qu’il avait renoncé à l’amour du beau sexe, lequel avait eu autrefois son étoile ; et qui l’aurait peut-être encore, si l’on pouvait y prendre quelque confiance. Que quoi qu’il fût fils d’un père, et cadet d’un frère, qui avaient eu tous deux de grandes parties pour obtenir les premières dignités de l’ordre, il était cependant moins redevable de son mérité, à ce qu’il avait hérité d’eux, qu’à son dépit. Que Dieu le servait de toutes choses pour attirer à la perfection ; qu’ainsi, bien loin de murmurer contre sa Providence, pour les sujets de chagrin qu’il lui envoyait, il avouait tous les jours qu’il lui en était bien redevable.

Le chevalier de Tilladet n’eut rien à répondre à cela, et chacun crut que l’humilité du duc de Grammont, jointe à une si grande sincérité, ferait faire réflexion aux avantages qu’il avait par-dessus les autres, soit pour le charme de sa personne, ou pour le rang qu’il tenait. en effet, il allait obtenir tout d’une voix la chose, pour laquelle on eétait alors assemblé, si le comte de Tallard ne fût si avisé de dire, que l’ordre allait devenir trop fameux pour n’avoir qu’un grand-maître, que tous trois étaient dignes de cette charge, et qu’à l’exemple de celui de Saint-Lazare, où l’on venait d’établir plusieurs grands-prieurs, on ne pouvait manquer de les choisir tous trois.

Chacun qui prétendait à son tour de parvenir à cette dignité, approuva cette opinion ; mais comme on fit réflexion, que dans quelque établissement que ce soit, c’est dans les commencements, où l’on a particulièrement besoin d’esprit, on résolut de faire choix d’un quatrième, parce que les trois autres n’étaient pas soupçonnés de pouvoir jamais faire une hérésie nouvelle.

Le pamphlet raconte ensuite la création, vers 1680, d’une confrérie homosexuelle qui parodiait les ordres de Saint-Lazare et de Saint-Michel. Parmi les membres fondateurs se distinguaient Guiche, son frère Gramont, Tilladet, Manicamp, Biran et Tallard. Une constitution de neuf articles fut dressée, et il fut décidé que les chevaliers de l’ordre porteraient entre la chemise et le justaucorps une croix « où il y aurait en bosse un homme qui foulerait une femme aux pieds, à l’exemple des croix de Saint-Michel, où l’on voit que ce saint foule aux pieds le démon ».

Il y avait quatre grands maîtres, et les candidats affluaient, prêts à se soumettre aux rigueurs du noviciat. Parmi eux Louis, comte de Vermandon, le fils légitime du Roi et de Mlle de La Vallière, qui n’avait alors que quatorze ans, et que le texte dit « beau, jeune, et bien fait ». En effet, même s’il louchait un peu, il était béni de la beauté de sa mère, Sophie de Hanovre, qui l’avait vu en 1679, le trouvait « fort aimable ». Il accepta de bonne grâce d’être « visité » par l’un des grands maîtres de son choix, et put désigner lui-même ses partenaires de plaisir. Vermandois parlait de la secte à ses amis et suscita de nouvelles vocations entre autres celle du jeune prince de La Roch-sur-Yon, futur prince de Conti. On organisa des parties de débauche dans des bordels parisiens où l’on sodomisait les filles, leur infligeant, un siècle avant Sade, des traitements que le divin marquis n’eût pas désavoués.

La colère du Roi informé de la chose fut telle que les familles des coupables n’osèrent plaider leur cause. « Personne n’osa parler pour eux », dit le pamphlet, et une note des Mémoires de Sourches précise : « Tous ces jeunes gens avaient poussé leurs débauches dans des excès horribles, et la Coure était devenue une petite Sodome. » Début juin 1682, le prince de La Roche-sur-Yon fut envoyé en résidence forcée à Chantilly et tomba définitivement en disgrâce. Une douzaine d’autres « chevaliers » qui portaient les plus beaux noms du royaume furent chassés de la Cour les jours suivants. Spanheim annonce le scandale à la cour de Berlin dans sa dépêche du 12 juin. : « La débauche des jeunes seigneurs à Versailles a contribué à en éloigner encore quelques-uns […] de ladite troupe, accusés de dessins infâme de sodomie, et d’avoir voulu y faire entrer le jeune du de Vermandois, fils du Roi et de La Valière. On prétend que cette juste et nécessaire sévérité de Sa Majesté rompra le cours à ces vilaines débauches »

Son premier grand amour fut Armand de Gramont comte de Guiche, son aîné de deux ans, illustre par sa valeur et ses galanteries auprès des deux sexes. Il chassait, comme on disait, « au poil et à la plume ». Mme de Motteville le décrit finement comme « agréable de se personne, savant, plein d’esprit, mais qui, étant fort persuadé de sa capacité, affectait de paraître avoir moins de qu’il n’en avait peut être en effet […]. Son plus grand attachement semblait sérieusement être pour Monsieur, qui témoignait l’aimer. Mais la Reine me fit l’honneur de me dire qu’elle lui avait conseillé comme son amie, et commandé comme sa mère, de le voir rarement. Mme de la Fayette observe pudiquement : « Monsieur l’avait fort aimé en l’enfance et avait toujours conservé avec lui un grand commerce, et, aussi qu’il y eut dûment marié, passait pour avoir un autre mignon […]

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